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Il y a cent ans, jour pour jour, Jean Jaurès tombait

Il y a cent ans, jour pour jour, Jean Jaurès tombait, assassiné, alors qu’il dînait au café du Croissant. Avec ses collaborateurs, il s’apprêtait à passer une nuit de travail pour un article de la dernière chance contre la guerre apocalyptique qui s’annonçait.
Les commémorations de ce moment tragique pour la gauche ont donné lieu à de nombreux événements depuis plusieurs semaines. J’ai eu l’occasion de m’exprimer longuement sur l’héritage de la pensée du grand tribun socialiste, ainsi que sur le formidable pouvoir que sa pensée recèle pour l’avenir de nos sociétés beaucoup trop inégalitaires. Je renvoie ici à mes discours du 20 juin dans le Tarn et du 25 juin à la Sorbonne.

Pour le centenaire précis de sa mort, je voudrais évoquer l’homme, l’être humain Jean Jaurès, cette vie fauchée en plein été, en pleine crise, en pleine bataille.

Peu de photographies nous renvoient l’image de l’homme privé. Quelques clichés le représentent avec sa famille, son fils Louis sur l’épaule, sa fille Madeleine à ses côtés lors d’un meeting, ou bien servant un verre aux femmes de la famille, dans le jardin, devant la façade de la demeure familiale de Villefranche d’Albi. Ou encore cette photo d’un Jaurès souriant et heureux, au milieu de ses livres, qui fait écho à cette photo de la promotion 1878 de l’Ecole normale supérieure, où l’on reconnaît, à quelques places de Jaurès, le futur philosophe Henri Bergson.

C’est cet homme-là que le revolver de Raoul Villain enleva à ses proches. Un homme simple, qui, de retour de Paris où il se plongeait dans les ouvrages de philosophie allemande, remplaçait sa mère, dans le Tarn, pour garder une vache dans les prés, pour aller vendre une petite récolte au marché du village d’à côté. Un homme qui, brillamment sorti de la rue d’Ulm, étonna ses collègues et professeurs quand il choisit d’aller enseigner la philosophie à Albi, très, très loin de Paris, là où l’on fait carrière, là où l’on rend des comptes.

A une époque où la Troisième République produisait des hommes politiques de combat, des professionnels de l’ambition, de l’intrigue et de l’efficacité, Jaurès courait après des moments de méditation, de retour à ce qu’il appelle dans une lettre son « fond de paresse ». Il ne cessa de se soucier de la vie intérieure des prolétaires, des mineurs et des ouvriers, de leur sauver la faculté de réfléchir, d’exercer leur sensibilité. Aujourd’hui, Jaurès jeune homme n’aurait sans doute pas fait de stages photocopies auprès d’un manager d’une entreprise de consulting, il aurait passé l’été au bord des rivières, un livre ouvert pas loin, ou aurait trouvé un petit boulot chez un petit commerçant de sa région. Les actuels manuels de RH, pollués d’américanismes, l’auraient sans doute jugé pas assez « impliqué », trop « rêveur », voire « hors-sol ». La politique le rattrapa plus tard, et on sait avec quelle lucidité il put alors s’y plonger.

Jaurès, philosophe de la matière et de l’esprit, historien de la Révolution française et du monde allemand, se posaient mille questions sans jamais s’impatienter. Le monde, les origines, le combat, l’organisation, la politique, rien n’était inaccessible à l’homme s’il avait la patience, le désir et le goût du progrès et de l’écoute de sa propre humilité. Cette humilité qu’il chérit tant chez ses semblables et dont il sut extraire la formidable force de lutte politique qui porta au cœur des institutions et de l’histoire française le souci de la dignité des souffrants.

Aujourd’hui, rendons hommage à l’homme des regards tranquilles, des déterminations sereines, à l’homme boussole de la gauche, qui ne cesse depuis ce funeste coup de feu de nous accompagner et de si généreusement nous assister.

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