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Inauguration de la Maison Edouard GLISSANT

J’ai prononcé un discours lors de l’inauguration de la Maison Edouard Glissant au Parc départemental de La Courneuve. Je vous propose de retrouver ce discours ci-dessous:

Edouard Glissant, une poétique pour notre temps

Madame Glissant,
Monsieur Pascal Glissant,
Madame Barbara Glissant,
Monsieur le Président, cher Jean-Paul,
Monsieur le Commissaire,
Mesdames et Messieurs les présidents d’associations,
Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer la mémoire d’un grand écrivain, mais aussi pour honorer un héritage, et je tiens avant toute chose à remercier Madame Sylvie Glissant pour le soutien qu’elle a accordé à notre initiative, pour sa disponibilité et son écoute, qu’elle nous a données sans compter.

Cette Maison de l’environnement que nous inaugurons ensemble, nous la dédions donc à une parole, à une œuvre, et surtout à un homme.

L’homme, c’est un parcours qui, semblable à celui emprunté par Senghor, Césaire ou d’autres avant lui, a fait de l’aller-retour géographique, linguistique et onirique entre le centre et la périphérie, la métropole et ses anciennes colonies, la source d’une poétique.

Quitter la Martinique pour Paris à l’âge de 18 ans, y faire sa formation politique et artistique, lutter contre le colonialisme et comprendre que le combat pour la dignité va de pair avec le combat pour la culture, c’était épouser un siècle de passions et d’émancipation. C’était vivre la vraie vie, vivre une belle jeunesse.

Par la suite, Edouard Glissant aura su fréquenter les institutions sans jamais en devenir l’otage, et cela si bien qu’il a fini par en créer une lui-même en 2007, l’Institut du Tout-monde, qui travaille aujourd’hui les pistes qu’il a ouvertes.

Edouard Glissant a su concilier l’enseignement et l’engagement, le commentaire de l’événement et la vue panoramique sur le monde. C’est pourquoi, alors que ce monde connaît tant de dérèglements, que les sociétés connaissent tant de doutes, il importe de se tourner vers son œuvre.

Cette œuvre, que nous dit-elle à nous, peuple de France, populations de Seine-Saint-Denis, en ce début de siècle ? Que nous dit-elle de ce que nous sommes, des mouvements qui nous traversent, des rêves qui nous habitent, de nos vérités ? Que nous dit-elle de la France et de la République d’aujourd’hui ?

Vous le savez, cette année 2011 revêt une importance particulière au milieu des nombreuses célébrations dont elle a été l’occasion.

Il y a dix ans, la loi Taubira reconnaissait les traites et les esclavages comme des crimes contre l’humanité.

Il y a dix ans, la République sortait donc d’une longue amnésie, du déni de l’écart qui a longtemps existé entre ses principes généreux et sa réalité historique.

Il y a dix ans, la République entrait, si j’ose dire, dans l’âge adulte, l’âge de raison et de lucidité.

Mais dix ans plus tard, loin de cette sagesse tout juste naissante, on entend des mots rappelant des périodes peu glorieuses de l’histoire nationale. On entend des propos qui déshonorent le chemin parcouru, des propos qui agitent des mythes révolus, et qui agressent des citoyens aux héritages multiples.

Ces propos sont anachroniques, mais surtout ils font mal.

Ils font mal parce qu’ils veulent raviver une conception unitaire et sectaire de l’identité, alors que tout aujourd’hui se dérobe au mythe national.

Ils font mal parce qu’ils en appellent à la fermeture, à l’isolement, à la peur, alors que l’heure est plus que jamais à l’échange, à l’ouverture, et à l’écoute.

La France existe toujours, mais les Français peuvent désormais aimer plusieurs lieux à la fois, ils peuvent avoir des horizons qui dépassent les frontières d’un Etat.

Que le lien à l’ailleurs se fasse par la famille, par les sentiments, par l’héritage intellectuel ou spirituel, par l’amour, par l’amitié, là encore, il ne peut pas, il ne doit pas être réduit à une question de visa ou de passeport.

En fait, il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce que la création française, celle des quartiers comme celle de la mode et du luxe, doit aux inspirations du Maghreb, à celles de l’Afrique sub-saharienne ou de l’Amérique latine.

Il faudrait être aveugle, ou de mauvaise foi, pour ne pas voir que le monde de demain, le monde d’aujourd’hui, est un monde de métissage, un monde de mixité, un monde de mélange.

Barack Obama a su emmener les Etats-Unis sur les chemins de cette modernité métissée en dénonçant l’illusion de la race. Au Brésil et dans d’autres pays d’Amérique latine, les peuples confient leurs destinées à des femmes. Dans le monde arabe, les tyrannies s’effacent devant le réveil des peuples et leur aspiration à la démocratie. Partout, les anciennes brumes de la race, du genre, et de la classe, commencent enfin à se dissiper.

Et je le dis clairement : nul gouvernement n’a plus le droit, comme un dieu jaloux, de distinguer ce qui est français et ce qui ne l’est pas dans l’ordre de la culture. Celui qui le fait, il choisit de marcher à contre-courant de l’Histoire.

A la tentation du repli, aux peurs que déchaîne la mondialisation, nous devons au contraire opposer une vision courageuse, une vision positive qui réconcilie ce qui a trop longtemps été présenté comme incompatible.

Les peuples bougent, les tribus se rencontrent, les familles se dispersent, le commerce s’est depuis longtemps mondialisé et les hommes suivent. Le monde n’est plus une juxtaposition de cultures qui s’ignorent, qui se jaugent ou qui s’affrontent. Le monde est « tout-monde », comme l’écrivait Edouard Glissant, il est une multitude de groupes tous particuliers, mais tous en relation étroite, aux échanges aussi inévitables que féconds.

C’est une grande chance, un privilège même, d’avoir en héritage l’une des œuvres les plus généreuses et les plus mondialisées qui soient.

Car cet immense poète nous a légué un mot, important entre tous, celui de « créolisation ».

Et comment ne pas voir que notre département, avec ses cent-cinquante nationalités, sa multitude de langues parlées, loin des clichés qui l’accablent, est le creuset de la créolisation à l’œuvre dans le monde et en chacun d’entre nous ?

Parce qu’ici, les imaginaires se croisent et se fréquentent réellement, quotidiennement ; ici, le « Tout-monde » est vécu et éprouvé dans la chair et dans l’esprit par les habitants.

Je l’avoue : j’aspire à un nouveau langage, à une politique qui dénouerait le « différent » de « l’étranger », « l’étranger » du « danger », et qui bousculerait cette identité de la nation que certains voudraient figer. Parce que l’identité, c’est d’un côté la mémoire, cette « blessure sacrée », c’est l’héritage, la filiation et la terre natale. Mais ce doit être en même temps la relation, l’ouverture et le mélange. C’est ça que dit le mot de « créolisation ».

Mesdames et Messieurs,

Ici en Seine-Saint-Denis, nous le savons : nos langues sont multiples, elles se mêlent les unes aux autres. Ici, la République ne possède pas un visage unique, mais des milliers, et c’est de cet archipel que nous sommes fiers.

A partir d’Edouard Glissant, nous pouvons changer d’optique sur nous-mêmes ou en tout cas, voir aussi les aspects féconds de nos vies et de nos rencontres, et plus seulement les peurs et les conflits.

D’ici, nous proposons cet archipel en modèle à la France de demain.

C’est parce notre département incarne ces valeurs nouvelles qu’inaugurer une maison consacrée à l’éducation et à l’environnement, et surtout la dédier à Edouard Glissant, avait tout son sens.

Nous avons voulu donner une maison à l’attachement du poète pour la Nature, au militantisme du citoyen pour une Martinique écologique, à la volonté de l’homme de protéger la mangrove. Pour reprendre ses propres mots : « rien n’est vrai, tout est vivant », et j’ajoute que tout vivant mérite attention.

Au fondement de l’œuvre d’Edouard Glissant, on trouve bien un souci éthique.

L’éthique se joue dans l’éducation, dans le souci du lieu habité.

Les millions d’usagers de nos parcs départementaux en gouteront bientôt les plaisirs : cette maison contribuera à aérer leurs pensées et leurs week-ends, à ouvrir des perspectives.

Elle ouvrira sur l’ailleurs, parce que, ce qui est sûr, c’est que nos sociétés n’ont d’avenir que grâce au renouveau qu’elles puisent dans l’ailleurs, qu’il soit proche ou lointain.

Aujourd’hui, on comprend que le renouveau vient justement de là où l’on s’était d’abord éloigné : le français n’est une langue vivante que parce qu’elle s’alimente en d’autres lieux que Paris. De même qu’aujourd’hui un souffle démocratique nous vient de peuples anciennement colonisés, de même la littérature mondiale est portée par l’expérience de l’exil, de l’identité multiple, du déracinement, et non plus par l’orgueil national.

La Seine-Saint-Denis est au cœur de ce foisonnement, du cinéma de Djamel Bensallah à l’écriture de Gao Xingjian, de Faïza Guene, de Didier Daeninckx et de tant d’autres.

Edouard Glissant a su apprécier le ciel autant que les paroles, la terre et sa végétation à l’égal des bruissements de la langue, les hommes autant que la Nature.

Nous avons donc voulu, pour un lieu portant son nom, l’ouverture, l’espace, le vent, la terre, l’eau, pour mieux apprendre et enseigner.

On trouve dans l’œuvre d’Edouard Glissant du sens, mais aussi du souffle, de l’élévation. C’est de cela dont nous avons le plus besoin aujourd’hui.

Mesdames et Messieurs,

Lorsqu’elle est forte, la parole poétique précède et inspire la parole politique, elle lui donne ses mots, son horizon, ses rêves. Aujourd’hui plus encore, alors que nos horizons sont ceux de la dette publique, du chômage de masse ; alors que la finance mondiale menace de confisquer l’avenir des peuples, nous devons nous tourner vers cette parole poétique.

Edouard Glissant a expérimenté le lien entre la poétique et la politique. Il savait le lien intime qui existe entre elles. Le poète chante la fraternité, la solidarité, la liberté que les hommes et les femmes, lorsqu’ils s’engagent en politique, cherchent à consacrer.

Nous avons besoin de cette parole qui chante, de cette parole qui inspire, de cette parole qui éclaire l’avenir de générosité. Puisse l’œuvre d’Edouard Glissant se glisser dans nos mots, dans nos pensées, et dans nos actes ; puisse-t-elle y introduire l’exubérance et la dimension cosmique qui leur fait aujourd’hui défaut. Voilà mon vœu.

Dans son rapport pour la fondation d’un centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions, Edouard Glissant écrivait que « l’enjeu de toute émancipation est d’abord la liberté du mélange, du métissage, de la créolisation, que le raciste et l’esclavagiste repoussent avec un inlassable acharnement ».

C’est cette liberté que j’ai voulu honorer, que nous avons voulu honorer ici, qui nous réunis tous, et que nous souhaitons cultiver avec vous, à l’air libre justement.

Je vous invite maintenant à profiter des musiques et des saveurs de cette Fête des Caraïbes aux Océanies.

Je vous remercie.

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