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Discours Ouverture des Assises de la Bientraitance

Mesdames, Messieurs,

Le 21e siècle est pour la France le siècle de tous les paradoxes. Jamais le pays n’a produit autant de richesses, et pourtant jamais les inégalités n’ont été aussi criantes. Jamais les puissants n’ont été aussi forts, et dans le même temps jamais les plus fragiles n’ont été aussi précaires. Jamais le soin porté à la santé du corps et de l’esprit n’a été aussi grand, et pour autant jamais la société n’a été aussi brutale.

On doit toujours se réjouir de voir son pays grandir – pourquoi pas même s’enrichir – mais à condition de garder à l’esprit qu’un pays n’est vraiment grand que lorsqu’il a le courage de regarder ses fêlures en face pour mieux les refermer. Les fêlures dont témoigne la violence quasi quotidienne qui sévit dans notre département. Les fêlures aussi de cette jeunesse privée d’emploi et d’horizon, de ces salariés et chômeurs privés de sortie de crise, de ces personnes handicapées privées d’inclusion sociale, de ces personnes âgées privées de solidarité.

Cette brutalité sociale qui touche toutes les strates de la société a de nombreux visages : elle est morale ou physique, permanente ou intermittente, évidente ou sous-jacente, volontaire ou inconsciente. Cette brutalité et les souffrances qui en découlent, ne sont que les conséquences logiques d’une société qui succombe aux sirènes de l’individualisme.

Face à cela, que faire ? Surement pas être nostalgique d’un « âge d’or » – qui n’a jamais vraiment existé d’ailleurs. Surement pas non plus se contenter d’accompagner ce mouvement en se convaincant qu’il est irrésistible.

Nous devons au contraire refuser la déclinologie, refuser le conservatisme et refuser le laisser-faire, pour redonner un sens contemporain aux valeurs de justice qui sommeillent dans notre pays.

Quand on a dit ça, on a tout dit et on n’a rien dit à la fois. Alors tâchons d’être plus précis.

Qu’est ce qu’une société juste ? Je crois qu’il y a trois principes sur lesquels nous pouvons tous nous accorder.

– Une société juste, c’est une société où prospère l’autonomie des personnes. L’autonomie des jeunes, des personnes handicapées et des personnes âgées.

– Une société juste, c’est une société qui donne sa place à l’intégration sociale. C’est l’idée que toutes et tous nous faisons partie du même corps social. En être exclu doit être impossible. Les jeunes ont le droit d’entrer dans la société, les adultes quelle que soit leur condition ont le droit d’y demeurer et c’est notre mission de les soutenir tel un filet de sécurité.

– Une société juste, c’est une société qui offre à ses enfants l’égalité. Loin de moi l’idée de tomber dans l’égalitarisme. L’enjeu, c’est de faire en sorte de donner à tous les mêmes chances de réussir sur la ligne de départ de la vie. Après, que les talents s’expriment.

Eh bien, Mesdames et Messieurs, nous disposons des outils pour répondre à ces trois qualités-là. Pour renforcer l’autonomie, il y a le service public. Pour réaliser l’intégration sociale, il y a le service public. Pour proposer l’égalité, il y a le service public.

Cette prise de conscience et cette volonté d’agir sont d’autant plus urgents et nécessaires que la France ne nous a pas attendus pour amorcer sa révolution des 3e et 4e âges. Les personnes en situation de dépendance seront de plus en plus nombreuses et la proportion des aînés dans la population française ne va cesser de croître.

La France devrait compter 18 millions de séniors en 2020, dont 4 millions d’octogénaires et sans doute plusieurs dizaines de milliers de centenaires. Alors les discours qui suivent ce constat sont habituellement teintés de pessimisme : « Cela va coûter très cher ! On ne va pas s’en sortir ! Comment allons-nous résister à la concurrence économique des pays jeunes ? »

Je ne partage pas cette vision déclinologue. Vivre plus longtemps, en meilleure santé, ce sont là de bonnes nouvelles. A condition de ne pas nier les défis qui nous attendent. Au contraire, notre responsabilité c’est de prendre à bras-le-corps ce changement profond en s’attaquant à des sujets que l’on a laissé de côté depuis trop longtemps.

C’est tout le sens et toute l’ambition de la Bientraitance. Une fragilité, qu’elle soit passagère ou non, appelle de la part de la société un comportement soucieux de l’autre et de sa dignité. C’est ce que le sociologue Paul Ricoeur appelait la « sollicitude » ; c’est ce que j’appelle le soin mutuel. Et cela n’a jamais été autant d’actualité qu’en ces temps de crise et de repli sur soi.

C’est précisément ce qui nous réunit aujourd’hui. Si la question de la maltraitance est assez récente, le phénomène n’est pas nouveau. Un phénomène bien plus répandu qu’on ne veut bien l’imaginer, et bien plus complexe qu’il ne peut le laisser paraître.

Il n’y a pas une maltraitance, il y a des maltraitances.

– Il y a d’un côté, la maltraitance du fort au faible. Envers des parents fragiles, des femmes vulnérables, des personnes en situation de dépendance, des enseignants aux abois, des enfants chétifs.

– Il y a aussi ce que j’appellerais la maltraitance institutionnelle. Je veux parler du mal logement des personnes âgées et handicapées, du fait que nombre d’entre elles vivent dans la précarité et dans l’isolement. Je veux parler des enfants polyhandicapés pour qui trouver un établissement relève de l’impossible. Je veux parler de ces établissements qui font régulièrement parler d’eux lorsque les médias révèlent des situations de maltraitance généralisées.

– Il y enfin la maltraitance du quotidien – souvent inconsciente et involontaire. Ces petits riens, ces petits oublis, ces petites négligences qui, additionnées les unes aux autres, produisent une souffrance invisible.

Face à ces maltraitances, dans toute leur complexité, la puissance publique doit donner le « la », à travers un Etat qui se saisit de ces questions et des collectivités locales dotées des moyens de faire vivre ces politiques de solidarité au plus près de nos concitoyens.

Ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui. Cette journée en est la preuve puisqu’elle aurait due être co-organisée avec l’Etat, et que sans réponse de sa part, nous avons avancé sans lui. L’Etat a littéralement déserté le champ de la solidarité, et le pire c’est qu’il prive les collectivités locales de prendre le relais. Chacun ici connait le combat que je mène contre l’Etat pour qu’il rende enfin à la Seine-Saint-Denis les moyens de son ambition.

Mais coûte que coûte, tant que nous avons encore les moyens d’investir dans la solidarité, nous avançons. Et sur ce chemin, vous et moi sommes « partenaires ».

Le Conseil général a fait de cette question son cheval de bataille depuis deux ans. La Seine-Saint-Denis s’est pleinement saisie de la problématique de la maltraitance des personnes âgées et handicapées en en faisant un élément clé de ses schémas départementaux.

Au-delà même du dispositif départemental de prévention et de traitement de la maltraitance, le Département a mis en place un dispositif de soutien aux aidants visant à prévenir leur épuisement, favorisant ainsi la bientraitance à domicile.

Au sein des établissements que nous finançons, j’ai demandé que l’on soit particulièrement vigilant sur les taux d’encadrement, la formation des personnels et le développement des pratiques d’auto-évaluation, afin de s’assurer de la qualité des prises en charge.

Enfin, le Département s’engage dans le développement de la coordination gérontologique, ce qui permet de mieux articuler l’intervention des acteurs autour d’une situation individuelle.

Ce choix politique, vous l’aurez compris, nous l’infusons dans toutes nos actions. Par-là même, nous entendons amorcer un changement de paradigme. Le service public départemental porte une alternative à la société du chacun pour soi et de la responsabilité individuelle, et cela ne peut se faire sans vous.

En promouvant le « soin mutuel », en développant des politiques ambitieuses en matière d’autonomie, et en donnant aux aidants les moyens d’aider, j’entends bien faire du Département une institution de la dignité.

Je vous remercie.