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La Culture en danger

Mesdames, Messieurs,

C’est avec conscience et gravité que j’ai souhaité vous réunir aujourd’hui, vous les acteurs de la culture de notre département, que vous soyez élus, artistes, responsables d’établissements culturels.

La Seine-Saint-Denis a au moins deux visages : Celui dont se régale les médias autour des problèmes urbains et sociaux que nous connaissons tous bien, et un autre, que nul ne peut nier, car il est notre force : celui d’un département riche de créations culturelles, de festivals rayonnants, de théâtres nationaux et d’artistes implantés.

La presse vante de façon très régulière les grands événements culturels de la Seine-Saint-Denis : une pleine page dans Libération de la semaine dernière concernant le festival H2 O d’Aulnay-Sous-Bois, sans oublier les innombrables papiers concernant la très grande rétrospective Lev Dodine, organisée par la MC 93, ou encore, les spectacles de cirque de Bagnolet, tout cela largement soutenu par le Département.

Cette reconnaissance nationale fait notre fierté et donne espoir dans le sens de l’action publique en faveur de la culture. Le public ne s’y trompe d’ailleurs pas et participe massivement à ces spectacles.

A l’heure où l’Etat, par le biais du Conseil de la Création artistique, vante la colline des musées et veut concentrer l’exemplarité et la référence culturelle exclusivement à l’Ouest de Paris, cette présence culturelle de la Seine-Saint-Denis me rassure. Et me conforte dans l’idée que la Seine-Saint-Denis n’a pas besoin de formes culturelles « précaires » – si je m’en tiens aux seuls termes du rapport présenté par Marin Karmitz – pour proposer à ses habitants et à ceux de la Région Ile-de-France- une programmation culturelle remarquable.

Avec trois des six Centres Dramatiques Nationaux franciliens, avec la MC 93 de Bobigny, avec deux scènes conventionnées à Tremblay et au Blanc-Mesnil, avec des théâtres de ville, une vingtaine de cinémas et une quinzaine de lieux intermédiaires, la Seine-Saint-Denis est une terre d’accueil pour la création, la diffusion et l’action culturelle en faveur des publics.

Avec deux écoles nationales de cirque, l’ENACR et l’Académie Fratellini, avec l’Ecole Nationale de cinéma Louis Lumière à Noisy-le-Grand, de nombreuses vocations artistiques peuvent naître sur ce territoire.

Les festivals dont la renommée dépasse les frontières de notre département sont nombreux : Banlieue Bleue, les Rencontres Chorégraphiques Internationales, Africolor, le Festival de Saint-Denis, Côté Court, la Seine-Saint-Denis est un véritable laboratoire où s’invente chaque jour la culture.

Ceux qui jugent la culture de ce territoire à l’aune des faits divers relatés dans la presse se trompent lourdement. Je les invite à venir découvrir par eux-mêmes ce dynamisme culturel qui n’a rien à envier à d’autres et qui fait l’identité de ce département.

J’ai d’autant plus de facilité à parler de ce paysage culturel unique qu’il n’est pas de mon fait : cet héritage fantastique, nous le devons à des hommes visionnaires comme Georges Valbon et Jack Ralite. Sans eux, pas de Zingaro à Aubervilliers, ni de Salon du Livre et de la Presse Jeunesse à Montreuil.

Sans eux et leurs successeurs – et je veux saluer ici Hervé Bramy – pas de Biennale Art Grandeur Nature ni tout ce qui fait la richesse de la culture grâce aux résidences artistiques, aux théâtres de ville, au cinéma de proximité.

Cette histoire est un terreau fertile pour mener et poursuivre une politique culturelle ambitieuse destinée à l’ensemble des habitants de ce département.

Depuis un an et demi, le Département s’attache à consolider ce qui existe, ce qui fait la qualité de l’action culturelle en Seine-Saint-Denis et concourt à son plus large accès pour tous.

Parce que nous avons la conviction que la culture porte les moyens de l’épanouissement et de l’émancipation des habitants de ce département, nous lui consacrons chaque année une part importante de notre budget.

Accueillir des artistes en résidences dans les villes et dans les collèges, accompagner les associations et structures culturelles pour favoriser la création et la diffusion artistique, soutenir et parfois initier de grands événements culturels, tel est le sens de notre action politique au service de la culture.

Un département urbain traversé depuis des décennies par la crise sociale et urbaine, a besoin de la culture pour vivre. Un département terre d’accueil ouvert à la diversité a besoin de rendre visible l’expression artistique de cette diversité. Nos actions culturelles sont à l’image de notre territoire. Nous voulons le rendre attractif, nous voulons donner envie de nous rejoindre, nous voulons transformer le regard stigmatisé que l’on porte sur nous. La culture n’est peut-être pas partie prenante des compétences automatiques et obligatoires, pour autant elle inscrite dans le code génétique de notre département. Elle est intimement liée à ce que nous sommes. Elle est la source de notre identité commune.

Depuis 2008, nous avons voulu aller plus loin et mettre fin à cette impression jamais clairement exprimée mais toujours en filigrane dans les conversations, celle qui consiste à penser que le Département ne financerait la culture que dans les villes déjà largement dotées en équipements et en associations.

Pour mettre fin à cette impression pas forcement légitime d’ailleurs, j’ai souhaité que le Conseil général noue des partenariats avec chaque ville du département par le biais de conventions sur-mesure afin de permettre aux élus locaux de développer des projets qu’ils jugent pertinents pour leur ville et leurs habitants.

Ces conventions de coopération, dont beaucoup sont sur le point d’être signées, vont nous permettre de mieux appréhender les spécificités de chaque commune et de mieux les accompagner.

« La culture et l’art au collège », notre nouveau dispositif, exprime l’ambition d’une généralisation de l’éducation artistique au profit des collégiens – 90 artistes dans 115 collèges sur 120 – et constitue un projet d’exigence mobilisant des moyens matériels et humains sans commune mesure. Confronter les élèves aux artistes et aux œuvres, c’est en quelque sorte un pari sur l’avenir et une opportunité de toucher un nouveau public, le public de demain.

Tous les acteurs culturels de notre territoire ont eu la possibilité de présenter des parcours artistiques de 40 heures, appréciés et validés conjointement par le Conseil général, l’Inspection académique et la DRAC Ile-de-France, et je souhaite encore les remercier ici de leur décisive contribution.

Nous avons encore de nombreux autres projets à mettre en œuvre :

– Nous voulons inscrire notre département dans une réflexion ambitieuse autour de l’éducation à l’image, toujours invoquée et jamais véritablement mise en œuvre.

– Nous voulons approfondir le travail avec les compagnies en résidence qu’elles agissent en théâtre ou en danse, afin de proposer un cadre de conventionnement adapté dans le temps et en termes de moyens ; nous voulons proposer un dispositif qui soit à mi-chemin entre des partenariats parfois trop rigides qui ont cours ici depuis plus de 10 ans et des dispositifs sans durée qui ne seraient jamais interrogés ou évalués. Il me semble nécessaire d’échanger à ce sujet en priorité avec les artistes et les syndicats de spectacle vivant. C’est en cours de préparation, tel qu’Emmanuel Constant l’a annoncé cet été à Avignon.

– Nous voulons développer des projets autour des arts visuels et profiter de la dynamique née de la collection départementale d’art contemporain, de la biennale art grandeur nature, et du réseau puissant présent en Seine-Saint-Denis autour de ces esthétiques, je pense à la Galerie de Noisy le Sec, à Synesthésie, aux Instants Chavirés, à l’espace Khiasma.

Mais pour développer de nouvelles ambitions et continuer de conforter l’existant, et ce sera le second point de mon propos, il nous faut avoir quelques perspectives d’avenir.

Le Département s’est engagé dans la mise en œuvre d’un agenda 21 au cœur duquel le développement artistique et culturel est largement présent. Qui dit Agenda 21, entend développement durable ; qui dit « durable », dit « avenir », forcement. Il m’est pourtant difficile de vous parler de demain.

Si nous avons au Département, maintenu et même augmenté le budget de la culture en 2009, je suis aujourd’hui dans l’incapacité de prendre des engagements pour 2010. Je puis même dire que la situation de 2009 ne saurait être garantie en 2010. Le Département souffre depuis de nombreuses années d’une véritable asphyxie financière.

Les compétences transférées par l’Etat n’ont jamais été intégralement compensées financièrement, contrairement à ce qui avait été annoncé par le Gouvernement Raffarin en 2004 : Entretenir les routes, verser des allocations aux plus démunis et assurer la gestion des collèges et de certains de leurs personnels, sont entre autres des missions coûteuses quand elles sont effectivement remplies.

Il nous est aujourd’hui impossible de les délaisser car elles sont de notre ressort. A ce jour, l’Etat doit plus de 500 Millions d’€ de dette au Département de la Seine-Saint-Denis !

L’autre source d’étouffement est bien plus insidieuse et la culture est la première à en faire les frais.

Quand l’Etat n’augmente pas – ou quasiment pas – son budget consacré à la culture, et essentiellement au spectacle vivant, qui est appelé au secours pour que vive encore la culture dans les territoires ? Réponse : les collectivités territoriales. Et que pouvons-nous faire sinon répondre dès que cela est possible, parce que la réduction d’une saison théâtrale peut avoir des conséquences terribles pour l’équilibre d’un territoire ?

Le président de la République, qui a retrouvé ses habits de campagne, reproche aux collectivités territoriales leurs budgets importants et les hausses de fiscalité jugées trop élevées alors que nous devons pallier les désengagements permanents de l’Etat, les renoncements du Gouvernement, et les engagements non tenus des ministres !

Si vous ajoutez à cette situation, les remboursements faramineux des emprunts toxiques, le calcul est simple : le budget 2010 se prépare dans des conditions tellement difficiles que tous les secteurs, y compris la culture, seront mis à forte contribution.

Mais l’autre menace pour l’avenir du Département, aussi importante que l’étranglement financier, réside dans la réforme des collectivités territoriales engagée par le gouvernement.

Dès janvier 2010, la taxe professionnelle, qui représente, je le rappelle, 50 % des ressources fiscales du département, disparaitra. Purement et simplement. Avec elle, la possibilité pour le Conseil Général de mener des politiques volontaristes, d’intervenir dans des domaines certes non obligatoires mais dont l’utilité pour les habitants n’est plus à démontrer, deviennent impossible avant d’être interdits.

Cette réforme est un véritable coup de force contre les collectivités, et les Départements en particulier. C’est 50 années de décentralisation culturelle qui sont directement menacées par cette loi, c’est tout un système public qui est mis en faillite, volontairement.

Supprimer ou pas la clause de compétence générale n’est alors même plus le sujet. Que nous ayons le droit ou pas d’intervenir dans tel ou tel champ n’aura à terme plus aucune importance : sans moyens financiers, nous n’irons pas bien loin.

Au train où le gouvernement nous entraîne à marche forcée, je ne vois pas comment nous pourrions dans ces conditions et compte-tenu de cette atteinte portée à notre autonomie politique et financière, poursuivre notre soutien en direction de la culture.

Vous l’aurez compris, il est plus que temps de se mobiliser pour le Département et les collectivités territoriales, mais surtout, surtout pour l’action culturelle qui enrichit ce territoire et qui fait de notre pays cette exception reconnue unanimement. De cette histoire locale, de cette richesse départementale, il nous faut en faire un enjeu national.

C’est tout le modèle des politiques publiques en faveur de la culture qui est mise en cause. RGPP plus réformes des collectivités locales, plus suppressions de la taxe professionnelle, égale Culture en danger !

En 2006, au moment où le gouvernement d’alors engageait ces premiers gels budgétaires à l’encontre de la culture, pour ne pas afficher des baisses violentes et durables, vous vous êtes mobilisés à l’échelon départemental en lançant un appel « Agir ensemble pour la culture en Seine-Saint-Denis ».

Je souhaite que cette année, la Seine-Saint-Denis, dont le rayonnement culturel national n’est plus à démontrer, soit à la tête du mouvement à créer pour sauver la culture de son enracinement public, et obtenir du Gouvernement :

– Le renoncement à la réforme des compétences des collectivités, telle qu’elle est actuellement envisagée ;

– Le remboursement des dettes contractées auprès des collectivités suite aux transferts de compétences de 2004 ;

– La suppression de la suppression de taxe professionnelle.

Aujourd’hui, je lance un appel national en faveur de la culture en danger, appel que je vous invite tous à signer.

Le Département, cette année encore, va tout faire pour limiter les effets désastreux de cette situation, et tenter de sauver encore la culture de la menace qui pèse sur elle.

Mais sans une mobilisation d’importance pour obtenir un recul net et clair du Gouvernement, c’est la dernière année que cela sera possible. Vous l’avez toutes et tous compris la menace est forte. C’est l’équilibre de nos territoires qui est en jeu. C’est le retour de l’injustice territoriale et culturelle qui est devant nous.

Je vous remercie de votre attention.

Je vous remercie.