Your message has been sent, you will be contacted soon
Site de Claude Bartolone

Call Me Now!

Fermer

Pour prévenir l'échec du RSA

Depuis le 1er juin, le Revenu de Solidarité Active a remplacé le Revenu Minimum d’Insertion. L’opération marketing qui a précédé cette mise en vigueur ne suffit pas à faire taire mes doutes. Mais en préalable, je tiens à préciser que si la Seine-Saint-Denis s’est positionnée comme département pilote pour la mise en place du RSA, c’est parce que nous étions favorables à son principe. Un principe qui pose que, pour s’en sortir, l’emploi est le meilleur levier. Un postulat qui n’est ni de gauche ni de droite. Un constat simplement lucide sur la place centrale que tient le travail dans notre société. Je parle de reconnaissance et d’estime de soi.

Ceci dit, comme président d’un des trente trois départements qui ont expérimenté le RSA, je veux livrer une première analyse plus mitigée que la fanfare bruyante orchestrée à l’occasion de la publication du rapport du comité d’évaluation. Pour commencer, il me semble utile d’apporter une toute petite précision parce que les chiffres mal expliqués sont trompeurs. Martin Hirsch a annoncé que dans les zones expérimentales le retour à l’emploi serait plus élevé de 9% que dans les zones témoins. Présentation flatteuse pour dire que le retour à l’emploi passe de 3,1% à 3,38% (soit une augmentation de 0,28%).

Aussi, le marketing qui a précédé la mise en vigueur du RSA et l’opération de cosmétique statistique ne suffisent pas à faire taire mes doutes et mes inquiétudes. Disons-le, jusqu’ici, rien ne démontre une quelconque influence du RSA sur le retour à l’emploi.

Sans rentrer dans la bataille des chiffres et la comparaison des rapports contradictoires, je veux exprimer mes regrets quant à la méthode. Une fois encore, Nicolas Sarkozy a privilégié l’affichage et l’effet d’annonce sur l’action ajustée pour le long terme. Et le gouvernement s’apprête à brader la mise en place de ce dispositif en sabotant une période d’expérimentation aussi utile qu’indispensable. Au lieu des trois ans initialement prévus, cette période test aura duré quelques mois. Si nous étions volontaires pour prendre part à l’expérimentation du RSA c’est parce que je sais qu’il faut se donner le temps de lever les embuches et d’apporter des ajustements.

Je suis également inquiet parce que cette réforme, pensée à un moment où le chômage reculait, est mise en œuvre alors qu’il remonte vertigineusement. La mise en place du RSA en pleine période de récession est une opération kamikaze. D’abord parce que ce dispositif repose sur l’emploi pour faire reculer la précarité. L’augmentation continue du taux de chômage n’est évidemment pas favorable. Gouverner, c’est adapter les principes à la réalité.

Et aujourd’hui, le risque est grand d’assister à la mise en échec de Pôle emploi qui doit gérer, outre la mise en place du RSA, l’explosion du nombre de chômeurs qu’il faut continuer d’accompagner. On peut déjà affirmer que les effectifs de Pôle emploi sont insuffisants. Les inégalités territoriales sont une source supplémentaire de dysfonctionnement : à Paris, un conseiller devrait suivre, en moyenne, cinquante dossiers contre trois cents en Seine-Saint-Denis. Il ne s’agit pas là de petits problèmes d’intendance ; je m’étonne d’ailleurs que la trop courte période d’expérimentation n’ait pas servi à apporter des solutions à ces difficultés annoncées. Et c’est encore une fois des réponses bricolées qui se profilent avec une facture qui s’annonce salée pour les départements alors qu’ils espéraient, au contraire, que la mise en place du RSA serait l’occasion pour l’Etat d’honorer la dette de 239 millions d’euros qui court depuis la décentralisation du RMI en 2004.

En pleine période de crise, alors que le spectre du chômage est dans toutes les têtes, je sais que le travail est plus sacré que jamais. Mais en tant qu’élu et responsable socialiste, je refuse le silence démagogique qui feint d’en faire une valeur ! Et j’ose dire qu’il est urgent de distinguer entre le travail subi et le travail choisi, avant de n’avoir d’autre choix que celui du « travail survie ».
Cette distinction ne porte pas sur des catégories de métier car, de sot métier il n’y en a pas ! Ce sont les conditions de travail et les types de contrat qui font la différence. C’est certain, le RSA va changer la nature du travail en France et le faire basculer du côté de la précarisation (le RSA tel qu’il sera mis en place le 1er juin sera versé dès la première heure travaillée sans condition de temps de travail ni de contrat). Ce dispositif risque de fonctionner comme une subvention aux entreprises qui pourraient être tentées de maintenir les bas salaires. Et ce qui se profile, c’est l’avènement d’un modèle de société dans lequel les emplois précaires et à temps partiel deviennent la norme. Un modèle cher au président Sarkozy qui n’a jamais caché son admiration pour les Etats-Unis et l’Angleterre qui ne jurent que par la flexibilité du travail avec les résultats que l’on connaît…

640.000 chômeurs de plus en 2009, ce sont les dernières prévisions de l’UNEDIC. La tendance actuelle nous rapproche dangereusement des tristes records du début des années 1990. Et au lieu de mettre en place des politiques de lutte efficaces contre le chômage, le gouvernement nous présente le RSA comme son arme de plein emploi. Grotesque imposture. La multiplication des temps partiels pourrait, à terme, et avec une conjoncture plus favorable, créer l’illusion du plein emploi. De nouveau, deux conceptions s’affrontent. Il y a les chiffres. Et il y a la vie d’une femme, par exemple, qui ne sait que répondre à son enfant qui aimerait savoir où elle travaille et ce qu’elle fait. Que dire alors ? Que deux matinées par semaine elle est technicienne de surface dans des bureaux, un après-midi par semaine elle s’occupe du ménage et de la toilette d’une vieille dame, 3 jours par mois elle fait la comptabilité d’un travailleur indépendant ? Sans parler de ce que ces additions de temps partiels impliquent en matière d’organisation de vie, je doute que dans pareil cas la reconnaissance professionnelle opère encore.

Ainsi, ceux qui prétendent réintroduire la « valeur travail » dans notre quotidien nous transforment en des pions qu’on peut déplacer ici et là, indépendamment de nos compétences et de nos qualifications, sur l’échiquier du meilleur rendement économique.
Ces effets pervers, nous les connaissons depuis le démarrage. Le gouvernement n’a rien fait pour les atténuer. Il a donc choisi d’ancrer la France dans une culture du « travail survie ».

Ces réserves exprimées, que faire dès lors que le RMI est supprimé ? Nous devons, comme tout au long de la période d’expérimentation, tout mettre en œuvre pour que le dispositif qui le remplace soit au moins aussi efficace. Parce qu’au-delà des critiques que je viens de formuler à l’encontre de la méthode ou plutôt de l’absence de méthode du Président Sarkozy, au-delà aussi d’un authentique clivage politique sur la place du travail dans notre société et sur le travail que nous voulons, c’est de la vie quotidienne de nos concitoyens dont il est question.
Et croyez-moi, depuis un an que je préside le Conseil Général de la Seine-Saint-Denis, j’ai pris l’habitude de pallier aux absences de l’Etat, de jongler pour que le spectaculaire présidentiel ne vienne pas précariser plus encore une population déjà fragile.

En d’autres termes, en républicain, je ferai tout pour que cette réforme réussisse en Seine-Saint-Denis. J’en ai déjà fait la preuve. Mais je refuse que l’on confonde vitesse et précipitation, et qu’au nom de je ne sais quelle pensée unique disposant que l’on peut nommer « travail » la précarité absolue, on continue à installer la France dans un modèle social qui a échoué outre-Manche et outre-Atlantique et que seul Nicolas Sarkozy continue de défendre. J’en suis convaincu, nous pouvons faire autrement.

Étiquettes: