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Commémoration des victimes de l'esclavage colonial

Intervention de Claude Bartolone
Commémoration des victimes de l’esclavage colonial
23 mai 2008

Monsieur le Président, Monsieur le Délégué interministériel, Monsieur le Maire,
Cher(e)s Ami(e)s,
Madame, Monsieur,

Dix années ont passé depuis la marche du 23 mai 1998. Dix années de combats pour obtenir une journée de commémoration dédiée exclusivement aux victimes de l’esclavage des anciennes colonies françaises. Dix années de débats aussi autour de l’enjeu mémoriel. Et cette année, un grand succès : la reconnaissance officielle du 23 mai comme journée du souvenir, journée destinée à honorer la mémoire de ces femmes et de ces hommes, vos aïeux, victimes de ce système abominable que fut l’esclavage colonial. Un succès qui n’est pourtant pas un aboutissement, mais un nouveau départ pour la cause qui nous rassemble ce soir.

Je suis particulièrement heureux d’être à vos côtés cette année, pour la première fois en tant que Président du Conseil général de Seine Saint-Denis. Je veux vous manifester mon amitié et mon soutien personnels ainsi que l’appui de l’institution que j’ai l’honneur de présider. Vous, Français d’origine martiniquaise, guyanaise, guadeloupéenne et réunionnaise, êtes largement représentés dans notre département. Je tiens à vous dire que vous pourrez compter sur moi et sur le Conseil général pour vous épauler et prendre en compte vos spécificités au sein et dans le cadre de la République française.

Je voudrais remercier tout particulièrement le professeur Serge Romana, le Comité de la marche du 23 mai 1998 et l’ensemble des associations qui ont permis que progresse la prise en compte en France de ce chapitre qui fut l’un des plus sombres de notre histoire.

C’est bien là, chers Amis, le fond du problème et la raison de notre présence à tous ici ce soir. Le passé esclavagiste de la France a fait l’objet, chacun le reconnaît aujourd’hui, d’une forme d’occultation. Les programmes scolaires et les livres d’histoire en faisaient une mention souvent bien discrète. Effet de la honte sans doute. Mais pas seulement. La traite esclavagiste est une pratique arriérée et cruelle. Elle s’est pourtant développée au moment même où l’Europe inventait les droits de l’homme et la démocratie, et construisait la modernité juridique et philosophique. Paradoxe douloureux qui est sans doute pour beaucoup dans le refus de l’Occident de regarder en face ce passé abominable. Dans le rapport à la traite esclavagiste, c’est l’origine même des valeurs politiques démocratiques modernes qui est questionnée. Comment l’Europe a-t-elle pu revendiquer la liberté et l’égalité et, cependant, mettre tant de temps à récuser l’esclavage puis le colonialisme ? C’est un point aveugle de la tradition républicaine française et, plus largement, de la civilisation européenne.

Progressivement ce passé est de plus en plus étudié, de plus en plus enseigné, de plus en plus reconnu. Nous sommes, je le crois, sur la bonne voie. Cela, nous le devons en priorité à l’action des associations représentées ici ce soir, dont CM98. Et je tiens encore une fois à les féliciter pour leur engagement.
Refuser l’occultation, mais aussi honorer la mémoire de tous ceux qui ont souffert de ce système inhumain, cruel et dégradant. Je partage totalement – je dis bien totalement – la revendication d’une commémoration distincte de l’abolition de l’esclavage et de la mémoire des esclaves. L’abolition est certes un moment important, mais il ne rachète pas l’horreur de l’esclavage. La célébration de l’abolition permet de se souvenir de l’action exemplaire d’hommes tels que Victor Schoelcher. Mais elle ne doit pas servir d’alibi ni conduire, par un singulier retournement, à se souvenir davantage de ce que la France a donné – l’abolition – que de ce qu’elle a pris – l’esclavage pendant des siècles.

D’autant plus que – il faut le rappeler – si le décret d’abolition de 1848 appartient aujourd’hui aux grands récits fondateurs de la République, il n’a valeur ni de réelle coupure ni de fondation pour les anciennes colonies. Il n’a rien réglé des énormes problèmes sociaux et humains en Guadeloupe, en Guyane, en Martinique et à la Réunion. La République s’est montrée durablement incapable de transformer les profondes inégalités économiques et sociales, d’organiser une vraie riposte au racisme colonial et de promouvoir un débat sur le statut des territoires et leurs rapports avec la métropole. Elle n’a pris que très récemment, et encore insuffisamment, la mesure des discriminations auxquelles sont souvent confrontés nos concitoyens originaires de ces départements d’Outre-Mer lorsqu’ils vivent sur le territoire métropolitain.
Cette journée du 23 mai signifie que la République a enfin décider de reconnaître et de marquer son respect à l’égard de la spécificité d’une identité, la vôtre, celle des descendants des esclaves qui ont vécu en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane et à la Réunion. C’est une évolution majeure qui contribuera, je l’espère, à apaiser le ressentiment qui peut être quelquefois éprouvé à l’égard de la France et à améliorer l’engagement citoyen de tous. Avec cet acte symbolique fort, chaque descendant d’esclave doit se sentir un peu plus chez lui dans la République.

Au total, la solution qui s’est imposée des deux dates de commémoration, le 10 mai et le 23 mai, est de nature à venir mettre un terme à la controverse mémorielle. Deux dates, c’est une double occasion de se souvenir et de parler du passé esclavagiste. Je crois que tout le monde peut s’en féliciter.

Se souvenir, ce soir, ensemble, c’est tenter de rendre un peu de dignité à celles et ceux qui en ont été dépouillés. Oui, le passé esclavagiste impose à l’Occident une série d’obligations. Pour ma part, je suis en total accord avec les positions d’Aimé Césaire. A quelques semaines de sa disparition, j’en profite pour lui rendre un nouvel hommage et saluer la sagesse et la profondeur de sa pensée. Sachons aujourd’hui et pour longtemps écouter les paroles de ce grand humaniste, de cet homme du dialogue des civilisations, de cet homme qui avait une conception exigeante et généreuse de la réconciliation. Que disait le grand Césaire ? Non, on ne peut pas réparer ce crime contre l’Humanité qu’a été l’esclavage, car l’esclavage est à proprement parler « irréparable ». L’infinie souffrance de celles et ceux qui en ont été les victimes est à tout jamais gravée dans l’histoire. Mais s’il ne peut y avoir réparation, il y a un double devoir. Le devoir de « l’interprétation », disait-il, qui va bien au-delà du seul souvenir. L’esclavage nous intime la tâche de repenser notre passé à sa lumière. Il appelle une rétribution symbolique par le travail de mémoire. Et puis surtout, l’obligation de l’aide, l’obligation du soutien, l’obligation du développement. « L’Occident – je le cite – doit faire quelque chose, aider les pays à se développer, à renaître. C’est une aide qui nous est due. Mais c’est une aide, pas un contrat. C’est purement moral. » Il refusait notamment la logique selon laquelle les Européens pourraient aujourd’hui payer pour « racheter » d’une certaine manière ce passé. Rien, en réalité, ne peut venir le racheter. Rien ne peut l’excuser. Rien ne peut le compenser.

Permettez-moi de le citer encore : « Je pense, disait-il, que les Européens ont des devoirs envers nous, comme à l’égard de tous les malheureux, mais plus encore à notre égard pour des maux dont ils sont la cause. C’est cela que j’appelle réparation, même si le terme est plus ou moins heureux. Je pense que l’homme doit aider l’homme, et d’autant plus s’il est responsable dans une certaine mesure des malheurs de l’autre. Je ne veux pas transformer cela en procès, actes d’accusation, rapporteurs, dommages, etc. Je veux penser en termes moraux plutôt qu’en termes commerciaux. »

Il y a dans ces mots beaucoup de sagesse, beaucoup de modération et surtout beaucoup d’humanité. Aimé Césaire était un universaliste et, plus que quiconque, il a cherché à concilier l’attachement à sa terre, à sa culture, à son peuple et la fidélité aux valeurs de justice, de paix et de solidarité. Ces mots, pour ma part, je les ai à l’esprit comme au cœur. Soyez certain qu’ils constituent pour moi un fil directeur et une ligne de conduite.

« Sortir de la victimisation est fondamental » disait-il également. Pour construire l’avenir, on ne peut simplement être une victime. Et rien ne serait pire que d’entrer dans une concurrence victimaire, destructrice pour tous et qui interdirait, in fine, de nous retrouver tous sur le terrain commun de la République. Car l’objectif est bien de construire ensemble cet avenir commun. Peut-être est-ce là la plus belle manière d’honorer la mémoire de vos ancêtres : bâtir cette société de l’égalité réelle qu’ils n’ont jamais eu la chance de connaître. Qu’ils n’ont peut-être même pas eu la possibilité d’imaginer. C’est un chemin difficile que nous devons construire ensemble, en Seine-Saint-Denis comme ailleurs.

Je serai à vos côtés comme je le suis ce soir pour commémorer avec vous la mémoire des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants, victimes de la barbarie esclavagiste. Puisse la flamme du souvenir de ce crime contre l’humanité ne jamais s’éteindre.

Merci à tous de votre attention.

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