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C. Bartolone répond aux questions de Jean-Claude Bénard : “L’enjeu des années qui viennent sera de réparer et de construire.”

bartolone-lilas.jpgBonjour Claude BARTOLONE et merci d’avoir accepté cette interview citoyenne. Vous êtes député de Seine Saint Denis, Adjoint au Maire du Pré Saint Gervais et ancien Ministre délégué auprès de la ministre de l’emploi et de la solidarité, délégué à la ville.

Question : Vous êtes élu de longue date de Seine Saint Denis. A écouter et lire les responsables de la droite parlementaire ainsi que les media, ce département cumulerait toutes les turpitudes. Que vous inspirent ces propos et réactions et quelles actions proposez-vous pour qu’on cesse de montrer du doigt la totalité de notre département et de ses habitants ?

Il faut bien avouer que cette image dépréciée de notre département est soigneusement entretenue par certains médias en mal d’audimat et certains responsables politiques en mal de suffrages. L’effet miroir a cela de terrible que les habitants de Seine-Saint-Denis, eux-mêmes, ont tendance à intérioriser cette représentation négative de leur département, de leur ville, de leur vie.

Tout n’est pas rose en Seine-Saint-Denis. Les ravages du chômage et les problèmes de sécurité sont une réalité. Et ce n’est sûrement pas – comme le fait la droite – en s’attaquant au code du travail, aux services publics et en supprimant des policiers et des juges, que nous viendrons à bout de cette réalité-là.

Mais une chose est sûre, l’avenir est ici. La Seine-Saint-Denis a un immense potentiel. Sa jeunesse est une chance et son attractivité économique est considérable. Je constate simplement que ces dernières années, cela a été insuffisamment souligné et encouragé. L’enjeu des années qui viennent sera de réparer et de construire.

Nous devons mettre le paquet sur le développement économique pour agir efficacement sur l’emploi, le logement et le progrès social. Nous devons faire de la culture, de l’éducation et de la formation professionnelle une priorité permettant de préparer les cerveaux et les bras dont nous aurons besoin dès demain. Nous devons faire du développement durable le préalable à toute politique publique et la condition d’une vie meilleure en Seine-Saint-Denis.

Nous avons une responsabilité particulière car notre département n’est pas un département comme un autre. Ici se dessine aujourd’hui le visage de la France de demain.

Question : Bien que la droite ait gagné les élections présidentielles et législatives, la gauche a fait mieux que résister en Seine Saint Denis comment expliquez-vous ce résultat ?

Je l’explique d’une part par ce que j’évoquais à l’instant. Les habitants de Seine-Saint-Denis savent bien ce que peut représenter une politique de droite dans leur vie quotidienne. Ils voient depuis 2002 les associations asphyxiées par les coupes sombres des crédits de l’État ; ils constatent que derrière les discours sur la sécurité, on leur supprime des effectifs de police dans leur commissariat ; ils se retrouvent confrontés à des files d’attente inimaginables pour obtenir un logement à loyer modéré – parfois jusqu’à dix ans. Sans compter l’inquiétude pour leur emploi et pour l’école de leurs enfants.

D’autre part, ils savent aussi ce que peuvent leur apporter des équipes de gauche. Lorsque l’on voit le travail remarquable mené par les maires socialistes en Seine-Saint-Denis, on réalise qu’au niveau local aussi, la gauche ça sert à quelque chose, et que l’on peut concilier développement économique et progrès social.

Les habitants de la Seine-Saint-Denis veulent d’une gauche qui agit.

Question : Les élections municipales sont depuis toujours l’occasion d’alliances locales entre les partis de gauche. Plusieurs responsable socialistes évoquent l’ouverture de certaines listes à des candidats du MODEM alors qu’on évoque des candidatures socialistes contre des maires communistes candidats à leur propre succession. Entre ouverture et compétition, n’ayez-vous pas peur que les électeurs de gauche soient désorientés ou découragés ?

Je vais être très clair. Je refuse le principe des « alliances à la carte » qui ne sont en fait que des petites alliances entre amis. On ne peut pas avoir une vision locale déconnectée de sa vision nationale. On ne peut pas trouver telle ou telle organisation politique infréquentable à Paris, et socialo-compatible sur son territoire. La seule stratégie d’alliances qui vaille, c’est celle qui est fondée sur un projet politique global. Il n’est pas interdit d’être cohérent en politique.

Il n’est pas interdit non plus de respecter le choix des électeurs. En Seine-Saint-Denis, on constate qu’au sein de la gauche, les choses bougent, les équilibres évoluent. Au fil des scrutins, les électeurs affirment leur volonté de voir les Socialistes peser davantage. C’est pourquoi le rassemblement de la Gauche – seule stratégie qui permettra de battre la droite, l’unique adversaire des Socialistes – ne peut être conçu comme une idée statique. Cela reviendrait à mépriser le choix des électeurs. Bien au contraire, il doit prendre en compte l’évolution des rapports de force décidés à l’occasion des échéances électorales.

Plus largement, compte tenu de ce qui s’est déroulé durant la dernière campagne présidentielle, nous ne pourrons pas faire l’économie d’une réflexion sur nos stratégies d’alliance. Et de manière plus sérieuse qu’en mai dernier où nous avons dû mettre au pilon nos tracts et nos autocollants anti-Bayrou car ses 18% le rendaient subitement fréquentable.

Je ne suis pas de ceux qui veulent enfermer le Parti socialiste dans un pré carré, mais je veux que l’on soit capable de tenir, en ce qui concerne les alliances, un discours sans ambiguïtés. Les Socialistes ne peuvent larguer les amarres avec le reste de la gauche pour courir après un centre dont on ne sait pas aujourd’hui de quoi il est composé.

Le Parti socialiste est un parti de gauche. Sa stratégie doit demeurer le rassemblement de la gauche. Et si la question d’une alliance avec le centre doit un jour se poser, elle devra l’être sur la base d’un projet qui fasse apparaître des convergences notamment en matière de politique économique et sociale – je n’en vois guère pour le moment. Et d’un principe : ajouter sans retrancher.

Question : François Hollande a déclaré  » Cessons de rêver, ne jouons plus à la révolution. « Le Grand Soir, c’est fini » et qu’il faut accepter l’économie de marché et la mondialisation. Cela signifie t-il une reconnaissance de l’impuissance de la politique face à l’économie ? Et pensez-vous dans ce cas que l’on s’achemine vers un retour aux simples pouvoirs régaliens de l’état ?

Évitons de tomber dans le piège que nous tend la droite, relayée par une certaine presse bien-pensante. Sarkozy s’efforce de diviser la gauche en imposant l’idée qu’il existerait des gentils et modernes sociaux-démocrates scandinaves ou anglo-saxons, et des méchants et archaïques socialistes français.

Mais qui connaît un socialiste français qui veut conquérir le pouvoir par les armes ? Il y a bien longtemps que nous avons opéré notre mue social-démocrate. Avez-vous rencontré récemment un élu, un militant socialiste qui nie l’économie de marché ou qui prône la rupture avec le capitalisme ? Aujourd’hui, nous devons nous extraire de ce faux débat et convaincre les Français qu’il y a trois façons de se positionner face à la question centrale du capitalisme.

Il y a d’abord celle de la droite libérale, incarnée dans sa forme la plus pure par Monsieur Sarkozy : « le capitalisme existe, il faut s’y soumettre. Les chefs d’entreprises seront toujours plus forts que les politiques, et le marché plus intelligent que l’État. » C’est la fameuse « main invisible » qui administre des caresses dans les discours, et qui distribue des gifles dans la réalité.

Il y a ensuite la posture de Monsieur Bayrou et de ses amis : « on ne peut rien faire contre le capitalisme, il faut organiser la charité et l’accompagnement social. »

Il y a enfin celle des socialistes : « le capitalisme existe. Face à lui, la puissance publique doit déterminer ce qui relève ou non du secteur marchand. Sur la question de la santé, de l’éducation, de la culture, l’environnement, c’est l’État qui doit fixer les règles du jeu. »

Si bien qu’aujourd’hui, le véritable débat au sein de la gauche ne doit pas porter sur la reconnaissance ou non de l’économie de marché, mais sur le niveau d’intervention de l’État, sur la définition du compromis social-démocrate qui doit être instauré en ce début de 21ème siècle.

Si l’on donne le sentiment que l’économie de marché est la règle mais qu’elle devient socialement ingouvernable, le risque est grand de voir, dans les années qui viennent, une réponse populiste et autoritaire prendre le meilleur sur la social-démocratie et surtout, comme a su le faire Nicolas Sarkozy avec habileté, imposer l’idée que le compromis social n’est pas tenable collectivement et que c’est individuellement qu’un certain nombre de nos compatriotes peuvent s’en sortir.

Question : La tiédeur des réactions du parti socialiste (voir les acquiescements de certains dirigeants du PS) sur le contrat de travail unique, la flex sécurité, la séparabilité, l’immigration économique, l’allongement de la durée de cotisation retraite ne risque t-il pas de pousser les électeurs traditionnels du PS à se réfugier dans l’abstention ou le votre extrême ?

Dis-moi comment tu t’opposes et je te dirai qui tu es ! Avant de prétendre convaincre les Français que nous sommes porteurs d’une alternative crédible, encore faut-il que nous soyons capables de leur dire ce que nous pensons de la politique menée par la droite. Il est maintenant urgent de qualifier notre opposition. Rien ne serait pire que de donner le sentiment aux Français que les Socialistes, c’est trois doigts de compliments adressés à Sarkozy, deux doigts de critiques sur la méthode, et rien du tout sur le fond.

Pourtant, les occasions de s’opposer ne manquent pas. La victoire ne semble pas suffire au nouveau président. Il lui faut maintenant tenter de rayer l’opposition de la carte avec sa politique de débauchage. Mais, nous le voyons bien, au fur et à mesure que ce gouvernement dévoile sa vraie nature, ces personnalités vont avoir du mal à faire croire qu’elles font partie de cette équipe simplement pour des raisons techniques.

Pour paraphraser une formule célèbre de mon ami Chevènement, lorsque l’on fait partie de l’équipe Sarkozy, on assume les tests ADN, les franchises et le paquet fiscal, ou on démissionne !

Il est donc temps pour les uns et pour les autres d’assumer ou de démissionner.

Assumer le coup de karcher sur les institutions. Un président omniprésent, omnipotent et omniscient, un premier ministre proclamé « collaborateur » du président, des fonctionnaires de l’Élysée autorisés à parler au nom de la France, et un parlement plus godillot que jamais. La France inaugure un système politique bien pire qu’un régime présidentiel à l’américaine. Le système américain présente au moins l’avantage de confier des pouvoirs au congrès. Peut-on dire de même pour le Parlement français ?

Assumer le coup de canif dans le contrat social. Ni plus ni moins que les gouvernements de droite qui se sont succédés ces dernières années : cadeaux fiscaux pour les plus aisés, franchises médicales, suppressions de postes dans l’éducation nationale, remise en cause du SMIC, des 35 heures et privatisation du financement de la santé et des retraites.

À une différence près. En essayant de monter les Français les uns contre les autres (secteur public contre secteur privé, régime général contre régimes spéciaux, Français contre immigrés), Sarkozy s’efforce de détourner l’attention de la détresse sociale, de la situation désastreuse des comptes publics, de la croissance en berne et du plan de rigueur qui nous attend au coin du bois au lendemain des échéances municipales et cantonales.

Assumer le coup de canon sur la politique internationale de la France. Les messages émis par Sarkozy et les déclarations va-t-en-guerre de son ministre des affaires étrangères laissent entrevoir une rupture dans la tradition française avec un alignement sur les thèses des néo-conservateurs américains. L’insistance de Sarkozy à souligner la menace d’une confrontation entre l’Islam et l’Occident en est la plus parfaite illustration. Le président français remet à la mode la vieille théorie d’Huntington sur le choc des civilisations, si chère à Monsieur Bush.

Au final, Sarkozy, c’est la même politique que les derniers gouvernements de droite ; l’odeur de l’argent et la révérence à Bush en plus.

Question : En fin de compte, pour vous, le problème du parti socialiste, c’est un problème de refondation ou de fondamentaux ?

Quels sont au juste les fondamentaux du Parti socialiste ? Faire progresser le pays, ne pas laisser les gens crever dans la rue, promouvoir l’égalité, défendre la République laïque et faire gagner la paix. Croyez-vous vraiment que ces valeurs soient dépassées au moment où le monde entier les réclame ? Je ne le crois pas. Il faut donc défendre nos fondamentaux.

En revanche, il nous faut dans le même temps inventer le socialisme d’un monde nouveau. D’abord en promouvant une autre vision de la mondialisation.

Il n’est pas question de refuser la mondialisation quand elle permet de faire reculer le travail des enfants ou de combattre la pauvreté. Mais quand elle réduit un continent entier à la misère, comme c’est le cas pour l’Afrique, quand on voit les ravages environnementaux dont elle est responsable, que l’administration Bush, à la tête du pays le plus riche du monde, envoie promener l’ensemble de la planète sur la question écologique, en considérant le protocole de Kyoto comme un chiffon de papier, peut-on continuer à penser et à dire que cette mondialisation est spontanément heureuse ?

Quand des salariés se voient privés de leur emploi par une entreprise qui va dégager plus de profits en s’installant dans un pays de l’Est, et que dans le même temps il n’existe pas de politique sociale qui permette la mobilité de l’emploi, la création d’activités et une espérance face à cette mondialisation, pourquoi voulez-vous qu’une partie des électeurs reconnaisse aux socialistes un projet différent ?

La mondialisation doit être régulée, comme le marché dont elle est l’extension à tous les domaines de la vie. C’est sur cette base que les socialistes auront une chance de faire entendre une approche différente.

Question : Souhaitez-vous ajouter quelque chose à notre entretien ?

Oui. Deux choses.
La première, je vous invite à vous rendre dans toutes les bonnes librairies pour vous procurer mon livre « Une élection imperdable » paru chez l’Archipel ! J’y développe tous les points que nous avons évoqués.
La seconde, je veux vous remercier pour le boulot que vous fournissez. Vous ne vous en rendez peut-être même pas compte, mais vous êtes un passeur de démocratie. Longue vie à votre blog !

Merci Claude BARTOLONE d’avoir accepté cette interview.

Jean-Claude BENARD

http://slovar.blogspot.com/